La pairjectivité : de l’intelligence des foules à l’expertise collective

L'approche cartésienne et objective de la connaissance a atteint ses limites

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Abstract

Cet article expose le concept de pairjectivité, nuage d’opinions et d’expériences subjectives qui constitue un pilier du Web 2.0. La pairjectivité pourrait combler le marais sémantique et philosophique qui sépare l’objectivité de la subjectivité, marais dont les berges sont particulièrement floues.

Qu’on l’appelle intelligence collective, intelligence des foules, alchimie des multitudes ou web neuronal, c’est toujours le même concept qui est décrit. Des liaisons multiples et interactives entre individus remplacent l’organisation arborescente traditionnelle de la hiérarchie des connaissances.

Unus pro omnibus, omnes pro uno (un pour tous, tous pour un).
Devise traditionnelle mais non officielle de la Suisse

Idées-Forces

-  La fédération de très nombreuses micro-expertises peut aboutir à une expertise globale de grande qualité.
-  Cette fédération est permise à grande échelle par le réseau internet.
-  Toutes les subjectivités ne se valent pas et leur pertinence varie en fonction de l’intérêt à agir.
-  Il ne suffit pas d’additionner les subjectivités, il faut les pondérer.
-  Une revalidation régulière est nécessaire pour éviter les dérives et les manipulations.


Dans un article précédent, nous avons vu que l’objectivité en tant que support exclusif de la science atteint des limites liées à la complexité des phénomènes étudiés.

Cet article s’intéresse à certaines approches subjectives qui décrivent assez bien la réalité. La jonction pondérée de nombreuses subjectivités fournit d’ores et déjà des outils efficaces dans de nombreux domaines. J’ai choisi pour désigner ce concept le terme de « pairjectivité » par référence à la notion de pairs. Ni objective, ni subjective, la paijectivité  évoque à la fois la pratique scientifique de la « relecture par les pairs » et les réseaux « pair à pair ».

Les exemples de subjectivités rationnelles et efficaces que nous allons aborder s’appuient sur quelques lois ou principes simples.
-  En premier lieu, la loi des grands nombres, qui permet de créer des sondages fiables ou des évaluations précises par mesures multiples.
-  Ensuite, l’intérêt à agir : cet intérêt personnel peut altérer la qualité des actions, ou au contraire la renforcer.
-  Enfin, la pondération qualitative et récursive qui permet de ne pas réduire une foule à une somme d’individus identiques, mais de la considérer comme un groupe social régi par des interactions complexes et dynamiques.

1 — La loi des grands nombres

La loi des grands nombres est une loi mathématique. Elle fait donc partie du champ de l’objectivité.

Cette loi peut s’énoncer sous plusieurs formes. Deux de ces formulations (simplifiées) nous intéressent plus particulièrement :
-  La moyenne des résultats d’actions identiques répétées tend vers une réalité mathématique ou physique : 1000 tirages à pile ou face aboutissent à une proportion de 50% avec une précision remarquable, sauf si l’expérience est faussée ou truquée. De même, la moyenne de nombreuses évaluations métriques indépendantes fournit un résultat d’une grande précision (mesure d’une longueur avec des outils et des opérateurs différents par exemple). Souvent, l’expérience empirique permet d’établir des conjectures avant de les démontrer.
-  Le résultat d’une mesure réalisée dans un échantillon représentatif vaut pour la population dont l’échantillon est issu, à condition que la taille de cet échantillon soit suffisante. Cet aspect est le fondement des sondages et des travaux scientifiques concernant les sciences humaines.

Francis Galton fut un des pères de la statistique appliquée aux populations mais aussi un grand élitiste. Il souhaita évaluer la « Vox populi » en organisant un concours dans une foire agricole. Il s’agissait de déterminer le poids de viande qui serait obtenu à partir d’un bœuf présenté au public. Cette expérience s’inscrit dans un courant de remise en cause de la démocratie à la fin du XIXe siècle : comment confier le sort d’un pays aux choix d’individus présumés incultes et incapable d’une réflexion à long terme ! Or en pratique,  si  les estimations du public furent médiocres, leur moyenne se révéla exacte à une livre près, meilleure que celle d’un expert. Cette moyenne des évaluations du public correspond tout simplement à une mesure répétée à l’aide d’outils imprécis : l’appréciation subjective de chaque individu.

C’est la moyenne de ces nombreuses mesures subjectives qui, grâce à la loi des grands nombres, devient un résultat d’une grande précision à défaut d’être objectif.

Le deuxième aspect de la loi des grands nombres, qui nous permet de transformer des données subjectives en résultats réputés objectifs, est le travail sur des échantillons de population. La meilleure illustration en est le sondage d’opinion. En politique par exemple, le recueil d’intentions de votes (données subjectives) dans un échantillon suffisant permet de prédire la réalité du résultat final des d’élections. L’intervalle de confiance qui accompagne cette prédiction tient compte des biais subjectifs qui menacent la précision de la mesure. Ces biais résident dans l’information donnée par le sondé (qui peut mentir) et dans la constitution de l’échantillon interrogé, constitution qui fait aussi intervenir une part de subjectivité par le sondeur. Les sondages d’opinion tentent d’analyser de nombreuses données subjectives pour prédire une réalité qui ne sera connue que dans le futur : le résultat des élections.

La loi des grands nombres et les outils statistiques permettent donc dans une certaine mesure de traiter des données subjectives pour décrire ou prédire la réalité. Mais en conclure que l’avis dominant pourrait être synonyme de qualité serait bien sûr une erreur. Il suffit qu’un biais touche toutes les évaluations pour que l’on observe l’addition de la même erreur plutôt que la correction aléatoire des erreurs par la loi des grands nombres.

Nous en avons une très belle illustration dans le jeu télévisé Qui veut gagner des millions. Un candidat hésite à répondre si c’est le Soleil ou la Lune qui gravite autour de la Terre. Il demande l’avis du public, qui par un vote simultané affirme majoritairement que c’est le Soleil !

Le candidat demande l’aide du public pour répondre à la question posée,
 public qui donne à 56% une réponse fausse.

Dans cet exemple, les membres du public commettent majoritairement l’erreur de faire confiance à leur observation qui donne l’impression que le Soleil tourne autour de la terre. La taille de l’échantillon n’est pas en cause : un public dix fois plus nombreux donnerait sans doute le même pourcentage de mauvaises réponses.

Hors quelques cas particuliers, la loi des grands nombres ne saurait donc suffire à elle seule à transformer des données subjectives en faits décrivant la réalité.

Au long du reste de cet article, nous utiliserons un exemple pour illustrer notre propos : la lutte contre le spam (pourriel). Ce fil rouge nous servira à illustrer concrètement la pairjectivité au fur et à mesure de sa description.

Le spam, cette masse de courriers publicitaires indésirables qui envahissent nos boîtes aux lettres électroniques, a constitué dans les années 2000-2005 une perversion majeure de la communication par internet. Nous allons voir comment ce problème a été résolu par l’utilisation conjointe de la loi des grands nombres, de l’intérêt à agir et de la pondération récursive ; éléments qui constituent le trépied de la pairjectivité comme nous allons le voir.

Commençons par la loi des grands nombres :

L’email (courriel) permet une communication simple et instantanée avec de nombreux correspondants. Il fédère les minorités et rapproche les familles ou les équipes de recherche dispersées. Des escrocs opportunistes flairèrent rapidement la possibilité de l’utiliser comme un outil de promotion massive, quasiment gratuit : le spam. Certes, ce ne fut pas inintéressant sur le plan sociologique, et nous avons pu apprendre avant l’heure que les nord-américains étaient préoccupés par leurs emprunts hypothécaires, mais avaient aussi de fréquents problèmes d’érection et des difficultés à se procurer des photos d’adolescentes nues.

C’est d’ailleurs le caractère très stéréotypé du thème de ces courriels publicitaires qui permet l’apparition des premiers « filtres antispams », suivant une approche objective traditionnelle combinée à une étude statistique. Les messages sont analysés par des programmes-filtres qui y cherchent les « mots du spam » les plus fréquents, afin de supprimer ces courriels avant même qu’ils n’arrivent dans nos « boîtes à lettres. » Hélas, les escrocs trouvent la parade en commettant des fautes d’orthographe volontaires ou en postant des images dont le contenu écrit, lisible par l’œil, ne peut l’être par la machine « trieuse ». Dans le même temps, ces filtres antispams primitifs et peu spécifiques détruisent  souvent injustement le courrier de vos amis ou collègues. L’analyse objective traditionnelle de « l’objet courrier » pour détecter le spam, en étudiant son contenu et en suivant des règles rationnelles et  préétablies, était donc mise en échec par les faussaires. Nous retrouvons là le mécanisme d’échec de la norme : comme celle-ci est connue et qu’elle ne porte que sur la qualité interne, intrinsèque, de l’objet étudié, elle favorise les faussaires et les opportunistes qui sortent toujours gagnants de ce combat où ils excellent, de ce concours dont le sujet est connu à l’avance. Les perdants sont des éléments de qualité (votre courrier non publicitaire en l’occurrence) qui échouent au « passage » de la norme parce qu’ils n’ont pas été conçus dans cet objectif ; leur grande variété naturelle conduit à un pourcentage faible mais significatif rejeté à tort (assimilé à du spam) par un tri statistique portant sur leur contenu. Notons que cet élément fondamental se retrouve dans de nombreux autres domaines : si une norme s’applique à des actions un tant soit peu complexes et variées, elle aboutit inexorablement à souvent sélectionner l’aptitude à passer la norme et non la qualité de l’action elle-même. De plus, en imposant une diminution de la diversité, elle met hors-jeu certaines actions dont la qualité est pourtant exceptionnelle car « hors-norme ».

En pratique, la loi des grands nombres n’a pas permis à elle seule de lutter efficacement contre le spam. Nous allons voir plus loin que d’autres éléments doivent la compléter pour permettre d’évaluer la qualité des courriers électroniques.

2 — L’intérêt à agir

Nos actions sont le plus souvent dictées par un intérêt, personnel ou altruiste, financier ou intellectuel, ou encore affectif. Leur subjectivité se trouve donc orientée dans un sens qui peut être éloigné de la qualité/vérité/réalité (jalousie, corruption, corporatisme, honte…) ou s’en rapprocher (concours, crainte des conséquences d’un mauvais choix, nécessité d’aboutir à un accord équitable). Nous sommes plus attentifs lorsque nous travaillons pour nous que lorsque nous le faisons pour un tiers ou pour la collectivité.

Dans l’expérience de Galton, le public évaluant le poids du bœuf ne subit pas de biais faussant sa mesure : chacun cherche à faire la meilleure évaluation. Le seul biais pourrait provenir d’un bœuf beaucoup plus lourd ou léger qu’il n’y paraît ; toutes les estimations seraient alors, comme leur moyenne finale, biaisées dans un sens ou dans l’autre. En l’absence de biais, la moyenne des mesures tend vers la réalité : le véritable poids de viande.

Dans le jeu télévisé, chacun cherche aussi à donner la bonne réponse, mais avec un biais majeur qui correspond à son observation laissant penser que c’est le soleil qui tourne autour de la terre. Le public ne cherche pas à tromper le candidat, il n’a néanmoins aucun intérêt personnel à donner la bonne réponse, intérêt qui aurait pu le conduire à mieux fouiller dans ses souvenirs scolaires.

Quand l’intérêt trahit la réalité

Les sondages politiques illustrent quelquefois l’impact négatif de l’intérêt personnel dans des résultats statistiques présentés comme objectifs. En s’appuyant sur la loi des grands nombres, ces sondages prédisent souvent les résultats finaux avec une étonnante précision, mais il existe des exceptions. Lors du premier tour de l’élection présidentielle française de 2002, aucune des grandes sociétés de sondage ne prédit l’arrivée de Jean-Marie Le Pen devant Lionel Jospin, 4 jours avant l’élection. L’origine de cette erreur est connue : elle consiste en la réticence des sondés à assumer un choix non consensuel. Les sociétés de sondage avaient pourtant effectué des corrections pour tenir compte de ce biais constaté lors d’élections précédentes, corrections qui se sont révélées insuffisantes pour cette élection en particulier, malgré une dynamique qui aurait dû les alerter :

Évolution des intentions de vote lors de la primaire de 2002 pour l’ élection présidentielle française.
Source : http://medias.blog.lemonde.fr/2007/04/07/le-vote-le-pen-progresse-t-il-vraiment/

De façon générale, les intérêts à agir créent ce que l’on appelle des conflits d’intérêt et apportent des biais majeurs aux évaluations.

Quand l’intérêt va dans le sens de la qualité/réalité

Cependant, l’intérêt personnel n’aboutit pas obligatoirement à un conflit et à un biais. Il peut au contraire permettre qu’une subjectivité tende vers la réalité.

Un exemple issu d’une des périodes les plus noires de notre Histoire illustre peut être mieux la force de la subjectivité lorsqu’elle tend vers l’intérêt de l’acteur et un équilibre entre intérêts divergents.  Primo Levi raconte  comment un morceau de pain était partagé dans les camps de la mort ; les déportés avaient trouvé le procédé subjectif le plus efficace pour couper équitablement leur maigre ration : l’un coupait et l’autre choisissait sa moitié le premier, incitant ainsi son compagnon à une découpe la plus égale possible.

Intéressons-nous à présent aux paris, qui font pendant aux sondages. Lorsque des individus parient sur une situation dans l’espoir d’un gain, leur expertise ne subit aucun conflit  car leur intérêt est de ne pas se tromper. La cote des options est souvent le meilleur outil de prédiction de celle qui l’emportera au final. Tout récemment, la victoire de Barak Obama aux primaires démocrates a été prédite par les bookmakers bien avant les instituts de sondage ou les experts politiques. La moyenne des paris peut donc constituer une sorte de subjectivité optimisée par le nombre des parieurs et leur intérêt à ne pas se tromper.

Autre  exemple : si vous voulez optimiser vos investissements, il est intéressant de savoir quelles sont les actions que les analystes financiers ont achetées pour leur propre patrimoine. Cette information pourrait être plus pertinente que leurs recommandations publiques.

Si vous voulez savoir quel est le meilleur traitement de l’hypertension artérielle, il est intéressant de savoir ce qu’utilisent les médecins pour leur propre hypertension. Cette information pourrait être plus pertinente que les recommandations publiques.

Citons encore l’évaluation du cours des actions en bourse. Une approche objective pourrait consister à mesurer la valeur des actifs de la société, ainsi que ses perspectives d’avenir. Les achat et ventes s’effectueraient alors au prix fixé par des experts. La méthode qui a été retenue est au contraire subjective : le prix d’une action correspond au prix le plus bas auquel un possesseur est prêt à vendre son action, s’il correspond au prix qu’au moins un acheteur est prêt à payer. Nous avons des raisons de penser que ce prix issu de la rencontre de l’offre et de la demande, est le plus juste.

Reprenons notre exemple du spam là où nous l’avons laissé. L’analyse objective des courriers électroniques, fondée sur leur contenu et utilisant des méthodes statistiques, n’avait pas permis de séparer le spam des courriels de nos correspondants. Nous sommes au milieu des années 2000 et la situation est préoccupante car elle rend pénible la communication par email.

Après ce premier échec, certains ont l’idée de créer des systèmes intelligents qui améliorent leur aptitude à trier le spam du non-spam après un apprentissage. Cette approche statistique élaborée consiste à indiquer au logiciel quelques centaines de messages considérés comme du spam (et autant de non-spam) afin qu’il détecte des éléments communs dans ces courriers (contenu, format, émetteur, syntaxe). Le résultat, un peu meilleur, reste néanmoins insuffisamment fiable et définir un spam avec précision à partir de son contenu est toujours aussi difficile. L’introduction d’intelligence artificielle dans l’évaluation de la qualité intrinsèque du courrier ne suffit pas à la rendre pertinente.

La solution, relativement récente, émane d’une approche totalement subjective. Cette méthode associe un intérêt commun et majoritaire : supprimer le spam, et la mutualisation d’actions convergentes grâce au réseau internet et à des agents permettant un traitement statistique de l’information.

Elle est d’une simplicité biblique et repose sur un élément statistique combiné à l’intérêt personnel d’agir pour la qualité. Un spam est un courrier que de nombreux internautes considèrent comme un spam et que peu d’autres considèrent comme un courrier normal. Cette définition fonctionne  car le spam présente une caractéristique qui signe sa perte : il est multiplié à l’identique et toutes les « victimes » reçoivent le même message. Il est donc possible de mutualiser les opinions autour d’un ensemble d’objets identiques. Il se trouve que cette subjectivité mutualisée que nous appelons pairjectivité (en référence au pair à pair et au peer rewieving) a permis à la fois de définir avec une grande précision un objet et de résoudre un problème qui résistait à une approche objective traditionnelle. Chaque fois qu’un internaute lisant son courrier à l’aide d’un service web qualifie un courrier reçu comme un spam, ce courrier est identifié et entré dans une base de données commune à tous les utilisateurs. Dès que quelques dizaines d’internautes classent ce courrier comme du spam, il est automatiquement évincé de la boîte de réception des millions d’autres abonnés. Ces derniers reçoivent tout de même ces spams, mais ils sont déjà rangés dans une sorte de dossier/poubelle provisoire. En cas d’erreur de tri, les internautes peuvent inspecter ce dossier et requalifier le courrier en non-spam, modifiant les données générales concernant ce courriel et rectifier l’erreur de tri pour toute la communauté.

Le spam est vaincu par une méthode subjective s’appuyant sur la loi des grands nombres et une action intéressée de l’internaute guidée par la seule recherche de la qualité de son action :
-  Un spam est adressé à de très nombreux destinataires, permettant à ceux-ci de mutualiser leur analyse sur un objet unique et de faire jouer la loi des grands nombres.
-  Il est dans l’intérêt de l’internaute de trier correctement son courrier.

Plus accessoirement, il est bien sûr important que l’internaute soit capable de déterminer en lisant un courrier si celui-ci est un spam ou un courrier normal. Nous sommes là dans une situation idéale où chaque acteur est un quasi expert, et aussi un pair : c’est-à-dire un utilisateur de courrier électronique et non un quelconque quidam.

Cette technique antispam est une sorte de peer-review du courrier électronique, réalisée par des millions de pairs dénués de conflits d’intérêt avec leur mission, bien au contraire. C’est pourquoi nous parlons de pairjectivité pour ces succès résultant de la fédération de subjectivités.

Si nous analysons les raisons du succès de l’antispam pairjectif, nous recensons :
-  Un problème commun à des millions de personnes : le spam.
-  Un acte simple et rapide réalisé par un individu qui peut intéresser presque tous les autres : classer un courrier comme spam.
-  Un outil qui agrège tous ces actes et en fait une synthèse en temps réel : un site de gestion de mails en ligne (webmail).
-  Une mise en minorité de ceux qui cherchent à pervertir le système : les escrocs spammeurs.
-  Un bénéfice en retour pour tous ceux qui sont connectés à ce réseau : utiliser les choix des autres pour pré-trier son propre courrier.
-  Une validation permanente pour éviter les dérives : chacun peut requalifier dans son propre courrier un spam en non-spam et cette requalification est prise en compte par le système antispam.
-  Une prise en compte de la qualité externe ou extrinsèque remplaçant les critères de qualité interne : le contenu sémantique du message n’a plus d’importance pour le qualifier et son analyse est inutile. Seule compte l’opinion des utilisateurs face à ce message. Ce dernier point est une véritable révolution.

Il reste certes les spammeurs, mais ceux-ci n’ont aucune chance de pouvoir manipuler l’outil car ils sont trop peu nombreux par rapport à la masse des internautes honnêtes et désireux de trier correctement leur courrier.

Notez qu’après l’exemple de la qualification de l’information par Google détaillée dans un autre article, la mise en réseau de microexpertises est encore dans cet exemple un élément fondamental du succès de la pairjectivité.

En pratique, lorsque des parties ont un intérêt personnel ou commun à faire un choix allant vers la qualité, certaines méthodes subjectives peuvent apporter une aide précieuse pour évaluer un objet ou un service.

Deux éléments supplémentaires et souvent liés vont néanmoins permettre d’améliorer encore l’efficacité du couplage de la loi des grands nombres avec l’intérêt à agir.

3 — La pondération et la validation récursive

Les opinions subjectives sont-elles toutes d’égale valeur ? Non, bien sûr. Pour optimiser la pairjectivité, nous devons attribuer un poids différent aux opinions, poids qui tient compte de celui qui les émet.

J’ai interrogé des médecins internautes sur la fiabilité de leurs sources d’information. Leur réponse est frappante mais non surprenante : la source la plus fiable est l’avis « mixé » des confrères en qui ils ont confiance. Les recommandations des experts arrivent loin derrière, de même que les articles de la presse professionnelle financée par les publicités ou encore les congrès médicaux.

Cette pondération, consciente ou non, correspond à notre comportement quotidien. Nous recevons en permanence une masse d’informations subjectives concernant tous les aspects de notre vie (achats, précautions, santé, assurances, éducation de nos enfants, comportement…) Nous n’accordons pas le même poids à toutes ces informations et les confrontons en permanence à l’image que nous avons de leurs émetteurs. Cette image est liée à des facteurs aussi variés que leur qualification, la justesse d’autres conseils donnés précédemment ou les recommandations dont bénéficie cet émetteur au sein de notre réseau de contacts.

La notion de confiance qui sous-tend notre évaluation qualitative est finalement fondée sur :
-  Le nombre des avis concordants
-  L’intérêt à agir pour notre bien (le démarcheur est-il crédible lorsqu’il nous parle de son produit ?)
-  La pondération directe (ce scientifique doit savoir ce qu’il dit) ou en réseau (ce chirurgien m’a été recommandé par mon généraliste et par mon kinésithérapeute).

Ce fonctionnement pairjectif qui nous paraît naturel, est bien éloigné de la mesure actuelle de la qualité telle qu’elle règne dans le monde de l’entreprise.

Pairjectivité : choisir un chirurgien recommandé par des amis, ses médecins et son kinésithérapeute (et bientôt par ses patients sur internet).

Qualité « moderne » : utiliser un annuaire de chirurgiens, examiner leurs titres et qualifications, noter le score dans un revue et vérifier l’accréditation de la clinique où il opère.

Nous avons vu dans l’article sur le Web 2.0 que la première application à grande échelle de la pairjectivité est l’algorithme de recherche du moteur de recherche Google avec son système de pondération PageRank. Cet algorithme est récursif, c’est-à-dire que le poids de chaque recommandation est augmenté lorsque son émetteur est lui-même recommandé par d’autres émetteurs. Nous avons nous aussi un fonctionnement récursif et accordons plus de confiance à ceux qui sont recommandés par d’autres membres de notre réseau relationnel, ou dont les services nous ont déjà été utiles.

Lors des sondages d’intention de vote, les sociétés appliquent aux prévisions un facteur de correction déduit des élections précédentes, tenant compte des principaux biais connus. Notamment, ils savent que les intentions de vote pour l’extrême droite sont souvent sous-déclarées. Il s’agit bien d’une correction récursive, permise par la comparaison pour chaque élection de la réalité (le résultat de l’élection) avec leurs prévisions fondées sur des moyennes d’avis subjectifs.

La récursivité et la revalidation régulière sont des éléments fondamentaux du succès de la pairjectivité.

Internet permet de multiplier par un facteur mille la taille du réseau pairjectif que nous utilisons intuitivement pour évaluer la qualité dans notre vie quotidienne.

Reprenons une dernière fois notre fil rouge, l’exemple de notre lutte contre le spam. L’outil pairjectif a réussi à nous débarrasser du spam en se désintéressant de son contenu (qualité interne) pour se concentrer sur un classement réalisé par des milliers d’utilisateurs (qualité externe.) ll  reste une possibilité pour affiner le service et le rendre encore plus performant : tenir compte de la qualité des utilisateurs. Celui qui se trompe souvent et classe comme spam un message requalifié en courrier normal par les autres utilisateurs verra sa « réputation » décotée. Au contraire, l’utilisateur qui classe de nombreux spams à bon escient sera plus crédible et surpondéré par le logiciel antispam. Il est même possible d’envisager un classement variable et personnalisé : certains courriers d’annonces commerciales sont qualifiés comme spams pour certains utilisateurs, mais pas pour d’autres. Le service devient alors complètement individualisé. Le spam permet très facilement de confronter le classement subjectif à la réalité : face à la présélection réalisée par l’algorithme, l’utilisateur requalifie en permanence ce choix en examinant son courrier et sa poubelle à spam. Là encore, aucune dérive n’est donc possible du fait de cette revalidation permanente.

Cette méthode de classement du spam par des renforcements statistiques ressemble fortement à l’organisation de l’intelligence collective chez les insectes sociaux.

La pairjectivité pourrait être une application scientifique de l’intelligence collective

L’intelligence collective est un vieux serpent de mer, dont une des rares application pratique (mais sommaire) bien étudiée chez l’Homme est la démocratie : le plus mauvais système à l’exclusion de tous les autres. L’intelligence collective est bien étudiée chez l’animal et notamment les insectes sociaux.
La lenteur des outils de communications entre les groupes humains n’y a pas permis sa généralisation, en dehors de petit groupes comme ceux mis en œuvre dans le brainstorming. Les médias de masse n’assurent une communication que dans un seul sens, ce qui ne permet pas la pairjectivité.

La pairjectivité décrit les liens multiples et intenses entre des individus partageant une expérience commune, et se penche sur la validité des résultats qui ressortent de ces confrontations.

A présent, les outils liés à internet et l’apparition de communautés virtuelles ou de réseaux sociaux numériques permettent de faire émerger de nouveaux concepts, capables de faire avancer la science et de mieux décrire la réalité. Ils s’inscrivent dans la continuité de la sociométrie de Jacob L Moreno qui s’est intéressé dès les années 30 à la richesse informative contenue dans les liens informels entre les individus.
Il suffit pour cela d’accepter de déposer le dogme objectiviste. Certaines formes de subjectivités liées peuvent alors, dans un cadre favorable, apporter une aide féconde au scientifique.

Mais tout cela n’est pas vraiment nouveau. Un système vieux de 500 millions d’années a choisi massivement pour son organisation une approche « pairjective » : la Vie.